Docteur Michel CRAPELET,
Médecin délégué de l'A.N.P.A.A.
La
prévention du risque alcool aujourd'hui :
une prévention globale
L'intervention sociale sur les problèmes posés par la consommation d'alcool est ancienne. Elle remonte en France à la fin du XIXe siècle. Elle a été réactivée pendant les années 1950, ou elle commença son entrée dans une ère plus scientifique: à la " défense contre l'alcool" a succédé la prévention. Depuis ces dernières années, nous considérons que la prévention doit être une prévention globale dont nous proposons la description suivante:
> La prévention est globale, lorsqu'elle dépasse l'action au niveau d'un produit pour s'intéresser à l'ensemble des risques courus par un sujet, non pas réduit au seul état de buveur, de fumeur, de consommateur de drogue... mais considéré comme une personne vivante soumise à tous les aléas de la vie.
> La prévention est globale lorsqu'elle inclut l'information individuelle du spectateur devant son poste de télévision aussi bien que l'action communautaire.
> La prévention est globale lorsqu'elle touche l'ensemble de la population de manière cohérente, sans qu'aucun groupe ne soit maladroitement visé par une "chasse aux buveurs, aux fumeurs..." montrant du doigt les problèmes... des jeunes, des femmes, des personnes en situation sociale précaire, par exemple... c'est à dire les problèmes des autres toujours. Ce procédé permet souvent d'esquiver ses propres responsabilités. La notion de "groupe à risque", souvent dénommé de façon révélatrice "groupe cible", est dangereuse. Il ne convient pas de stigmatiser ou marginaliser un groupe en proposant des actions de prévention sectorielles. Il vaut mieux utiliser la notion de "situation à risque".
> La prévention est globale, lorsqu'elle comprend aussi bien des mesures de contrôle de la disponibilité des produits psycho actifs que l'information grand public, l'éducation à la santé donnée individuellement et la formation. La prévention globale associant le contrôle et l'éducation permet à la fois de diminuer la présence du risque et les conséquences dangereuses lorsque le risque est couru malgré tout.
Les pratiques de prévention comprennent des actions générales et des actions de terrain. Elles doivent tenir compte de l'environnement politique, légal (législatif et réglementaire), social et culturel. Nous considérons que dire
(expliquer, favoriser le dialogue...) ne suffit pas, mais qu'il faut parfois interdire ou réglementer (la production, la vente, la publicité et les autres formes de valorisation, la consommation...) Pour soutenir cela, dans le domaine de la prevention alcool en particulier, nous nous appuyons sur les études d'évaluation qui ont pu démontrer une efficacité seulement pour les méthodes de contrôle de l'offre d'alcool (par des mesures réglementant la disponibilité et le prix des boissons par exemple)
> Ceci ne veut pas dire que les méthodes agissant sur la demande sont inefficaces. mais peut-être seulement qu'elles ne sont pas évaluables.
> Ceci ne veut pas dire non plus qu'il faut mettre en oeuvre sans discussion les mesures de contrôle qui se sont révélées efficaces dans un certain contexte.
"Pour une prévention humaine"
La prévention globale refuse les modèles psycho pathologiques simplistes. Le passage de la consommation sans problème à l'excès et à la dépendance n'est pas seulement une affaire de fragilité individuelle, comme certains discours médicaux ou psychologiques le laissent entendre. Il ne suffit pas non plus de dire que la drogue produit la misère ou que la misère utilise la drogue, comme certains discours sociaux le prétendent. Nous savons qu'il faut insister sur les interactions entre les vulnérabilités individuelles et les conditions socioculturelles.
Même si la prévention globale comprend des mesures de contrôle social, elle doit garder les caractéristiques humanistes de toute intervention sociale et favoriser un message de liberté. Par ailleurs, il nous semble que, même dans le domaine de la prévention, il faille garder une certaine modération. Il nous semble que la prévention doit être une invitation à vivre, sans gommer la souffrance ni la mort : ne pas boire d'alcool et conduire prudemment ne rend pas immortel, il faut le dire dans les actions de prévention pour ne pas entendre le public nous le dire. Nous savons aussi que pour légitimer le discours sur le risque, il faut avoir parlé du plaisir des conduites incriminées: c'est un préliminaire nécessaire pour que le discours sur la prévention soit entendu - et même écouté - et pour que puisse être abordé aussi le plaisir de courir les risques. La prévention doit souvent acquérir une dimension nouvelle qui tienne compte de l'irrationalité de l'homme, de la dimension inconsciente inexprimée, inexprimable, en utilisant les émotions et pas seulement la raison, en particulier bien sûr à propos des produits modifiant la rationalité.
Difficultés actuelles
Il est regrettable que les actions de prévention ne s'inscrivent pas dans la continuité. Des efforts importants sont fait à l'occasion de grandes campagnes médiatiques peu relayées sur le terrain. Ce travail de terrain est effectué en particulier par des institutions privées fragilisées parce qu'elles ne bénéficient pas de l'assurance de la continuité de leurs subventionnements. Pourtant ces structures associatives sont bien utiles pour mener à bien le travail impopulaire et parfois peu gratifiant de la prévention. Après l'intervention des spécialistes de la prévention, il est souvent difficile de trouver des personnes-relais qui pourront faire vivre les propositions de ces spécialistes dans la culture particulière de chaque public et qui pourront installer une prévention durable dans les lieux où les spécialistes sont passés trop rapidement.
Aujourd'hui l'interrelation des thématiques et la multiplicité des intervenants pose encore d'autres problèmes.
> Certes l'alcool est une drogue parmi d'autres. Depuis longtemps les intervenants la présente ainsi, mais un traitement particulier doit être réservé à ce produit qui soulève une telle passion collective.
> Certes, dans une démocratie chacun peut intervenir comme il l'entend dans le champ de la prévention Cependant, l'action des producteurs d'alcool pose un certain nombre de problèmes éthiques et scientifiques. Nos collègues étrangers qui connaissent ces intrusions depuis plus longtemps ont bien repéré que les producteurs ont mis en place seulement des programmes de prévention dont l'inefficacité a été démontrée ( en particulier des actions d'information ) tout en s'opposant aux actions efficaces de contrôle de l'offre d'alcool, comme la limitation de la vente, la taxation de la vente, la taxation ou le contrôle de la publicité.
Répètons pour conclure que la prévention doit toujours être un mélange d'information, de formation et de contrôle, un cocktail qui pourra remplacer des cocktails plus dangereux.
Pour plus de détails sur les modalités pratiques de la prevention et sur les soubassements historique et socioculturel de la question alcool en France, on pourra lire l'ouvrage de Michel Craplet:
"Passion alcool", publié aux éditions Odile Jacob en l'année 2000.